Lundi 19 juin 2006
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Les privilèges de visibilité et d'impunité dont jouissent les intellos médiatiques, leur permettent de se répandre en mensonges, approximations, erreurs, tout en demeurant parfaitement intouchables. Parce que champions du sophisme et de la vanité, parce que très enclins à faire l'économie des faits et à ne manipuler les idées que comme des éprouvettes, ces intellos médiatiques dans leur majorité versent dans le racisme ordinaire, le cocoricquisme de bas étage, la colère dédaigneuse, l'imprécision, les mensonges et omissions volontaires, le machisme ordinaire, etc.
Ils sont les précieuses ridicules de notre époque, des bavards qui se donnent en spectacle, préférant les beaux mots et les grands concepts à la rigueur et à l'exactitude des faits, plus "salissants".
Pourquoi peuvent-ils ainsi continuer à se répandre et à se passer les plats ?
Pierre Bourdieu, dans son essai intitulé Sur la télévision (éd. Liber/Raisons d'Agir, 1996), y répond largement, soulevant à la fois la question du « temps médiatique » et soulignant le recours aux lieux communs, aux idées reçues :
Ce qui est sûr c'est qu'il y a un lien entre la pensée et le temps. Et un des problèmes majeurs que pose la télévision, c'est la question des rapports entre la pensée et la vitesse. Est-ce qu'on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n'avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre... (...) Il faut en effet se demander pourquoi ils sont capables de répondre à ces conditions tout à fait particulières, pourquoi ils arrivent à penser dans des conditions où personne ne pense plus. La réponse est, me semble-t-il, qu'ils pensent par « idées reçues ». Les « idées reçues » dont parle Flaubert, ce sont des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes ; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas. Or, qu'il s'agisse d'un discours, d'un livre ou d'un message télévisuel, le problème est de savoir si les conditions de réception sont remplies ; est-ce que celui qui écoute a le code pour décoder ce que je suis en train de dire ? Quand vous émettez une « idée reçue », c'est comme si c'était fait ; le problème est résolu. La communication est instantanée puisque, en un sens, elle n'est pas. Ou elle n'est qu'apparente. L'échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la conversation. Les « lieux communs » qui jouent un rôle énorme dans la conversation quotidienne ont cette vertu que tout le monde peut les recevoir et les recevoir instantanément : par leur banalité, ils sont communs à l'émetteur et au récepteur. A l'opposé, la pensée est, par définition, subversive : elle doit commencer par démonter les « idées reçues » et elle doit ensuite démontrer. Quand Descartes parle de démonstration, il parle de longues chaînes de raisons. Ça prend du temps, il faut dérouler une série de propositions enchaînées par des « donc », « en conséquence », « cela dit », « étant entendu que »... Or, ce déploiement de la pensée pensante, est intrinsèquement lié au temps.
Le « temps médiatique » avec ce qu'il infère (temps de parole limité, coupures des présentateurs, durée courte des émissions, intervenants nombreux, etc.) entrave, voire s'oppose au temps de la pensée, au « temps philosophique ». En somme, les médias dominants condamnent ou acculent la pensée au slogan, empêchent la pensée de se déployer et empêchent l'intelligence de s'exprimer. Dans ce cadre, il est donc plus facile de répandre des idées reçues (pour reprendre Bourdieu) que de les contredire, car « corriger » l'erreur ? surtout si celle-ci a l'adhésion du plus grand nombre ? nécessite un temps qui n'est pas celui des médias. Ainsi, la bêtise et l'erreur ne peuvent que triompher.
Dans un court essai, L'Art d'avoir toujours raison (éd. Mille et une nuits, 1999), le philosophe Arthur Schopenhauer en donnait, au début XIXe siècle, une illustration éclatante :
Stratagème 28.
Ce stratagème est surtout utilisable quand des savants se disputent devant des auditeurs ignorants. Quand on n'a pas d'argumentum ad rem et même pas d'argumentum ad hominem, il faut en avancer un ad auditores, c'est-à-dire une objection non valable mais dont seul le spécialiste reconnaît le manque de validité ; celui qui est le spécialiste, c'est l'adversaire, pas les auditeurs. À leurs yeux, c'est donc lui qui est battu, surtout si l'objection fait apparaître son affirmation sous un jour ridicule. Les gens sont toujours prêts à rire, et on a alors les rieurs de son côté. Pour démontrer la nullité de l'objection, il faudrait que l'adversaire fasse une longue démonstration et remonte aux principes scientifiques ou à d'autres faits, et il lui sera difficile de se faire entendre.
Exemple. L'adversaire dit : au cours de la formation des montagnes primitives, la masse à partir de laquelle le granite et tout le reste de ces montagnes s'est cristallisé était liquide à cause de la chaleur, donc fondu. La chaleur devait être d'environ 200° Réaumur et la masse s'est cristallisée au dessous de la surface de la mer qui la recouvrait. Nous avançons l'argumentum ad auditores en disant qu'à cette température, et même bien avant, vers 80°, la mer se serait mise à bouillir depuis longtemps et se serait évaporée dans l'atmosphère. Les auditeurs éclatent de rire. Pour nous battre, il lui faudrait démontrer que le point d'ébullition ne dépend pas seulement du degré de température mais tout autant de la pression de l'atmosphère et que celle-ci, dès que par exemple la moitié de la mer serait transformée en vapeur d'eau, elle aurait tellement augmenté qu'il n'y aurait plus d'ébullition, même à 200° Réaumur. Mais il ne le fera pas car avec des non-physiciens, il y faudrait une véritable conférence.