Mardi 4 avril 2006 2 04 /04 /Avr /2006 15:38
Réduire l’idiotie à une succession d’incarnations ; en somme, faire des idiots, de ceux qui prétendent aux trônes et aux banquets de la Pensée, des avatars de l’Idiotie, des acteurs tenant – malgré eux – le rôle d’idiots, des possédés de l’Idiotie. Que l’on montre en quoi tel penseur ou tel politicien ne fait que répéter les mêmes imbécillités que d’autres avant lui dont les erreurs sont avérées, et on l’aura alors ridiculisé tout entier, tout en démontrant que l’Idiotie est une sorte de principe désincarné, mieux : un parasite, une maladie élisant ses hôtes.
Par Domenico Joze - Publié dans : Réaction
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 20:23

 « En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. »

Paul Lafargue, Le Droit à la paresse (1883).

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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 19:42
Comme s’ils ne s’étaient pas suffisamment couverts de ridicule ces dernières années, les mass-media français ont sauté à pieds joints sur l’affaire des caricatures de Mahomet. Et voilà que se forme le grand chœur imbécile des « médias-occidentaux-démocratiques-et-libres ». Les voilà qui se gargarisent opportunément de réactions violentes dans certains pays musulmans pour célébrer leur propre grandeur. Et c’est la procession des « grands mots » : « liberté de la presse », « démocratie », « courage », etc. On ne sait plus, à force de s’y être habitués, s’il en faut rire ou pleurer.
 
« Derrière leur importance, on devine une paresse morose : ils voient défiler des apparences, ils bâillent, ils pensent qu’il n’y a rien de nouveau sous les cieux. »
Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)
 
« La vigilance n’est pas la méfiance. Ce n’est pas, en l’occurrence, l’inquisition que la liberté d’expression doit susciter mais la conscience qu’il y a dans l’amer dénigrement des autres un dénigrement de soi qui mériterait plus d’attention de la part de chacun. L’indignation est une forme honorifique de l’abdication. »
Raoul Vaneigem, Rien n’est sacré, tout peut se dire.
Réflexions sur la liberté d’expression (2003).
 
« Les penseurs de première main méditent sur des choses ; les autres, sur des problèmes.Il faut vivre face à l'être et non face à l'esprit. »
Cioran, De l’inconvénient d’être né (1973).
 
 
 
Il aura suffi de quelques semaines pour que de vulgaires caricatures de Mahomet enflamment les esprits des penseurs et soient faites étendard de « nos valeurs », à commencer par la « liberté de la presse ». Vers la mi-janvier, télévisions, radios, sites internet et presse écrite sont entrés dans la danse, se repaissant avidement de toutes sortes d’images et de commentaires. Le premier mars, une dépêche de l’AFP révélait que les caricatures avaient été reprises dans 143 journaux et 56 pays, principalement des pays occidentaux. Ce même jour, on comptait à 15h environ 4100 dépêches sur Yahoo Actualités lorsque l’on tapait « Caricatures Mahomet »[1].
 
L’affaire remonte pourtant à plusieurs mois. C’est le 30 septembre 2005 que le quotidien danois Jyllands-Posten (journal indépendant, mais proche du Parti libéral du Premier ministre, Fogh Rasmussen)[2] publie les fameuses caricatures. Au Danemark, des chefs religieux exigent le retrait des dessins et demandent des excuses officielles. Déjà, c’est au nom de la « liberté de la presse » que le journal refuse. En octobre, s’ensuivent des menaces de mort, d’attentat, des manifestations et des protestations d’ambassadeurs musulmans en poste à Copenhague. L’affaire dégénère peu à peu et commence à se faire connaître dans les pays musulmans, par le biais de la presse ou de dignitaires politiques. Deux camps semblent se former. D’un côté, des « tenants-de-la-démocratie-et-de-la-liberté-de-la-presse » : le président danois refuse de s’excuser, estimant que les caricatures n’engagent que le journal et que la « liberté de la presse » étant inaltérable, il n’est pas de son ressort de s’en mêler ; quand à l’association mondiale des journaux, elle déclare le 16 novembre son soutien au Jyllands-Posten. De l’autre côté, le 29 décembre, les ministres des Affaires étrangères arabes réunis au siège de la Ligue arabe au Caire pour discuter de réformes internes expriment « leur surprise et leur indignation face à la réaction du gouvernement danois qui n'était pas à la hauteur malgré les rapports politiques, économiques et culturels qui le lient au monde musulman ». Il y a bien sûr un malentendu : ce n’est pas à l’Etat danois de porter la responsabilité des caricatures. Ce sera d’ailleurs le cœur du problème, la raison clé pour laquelle des journalistes reprendront la caricature, au nom de la séparation de la foi et de la loi, du spirituel et du temporel (ce qu’ont dit ou écrit Denis Jeambar, Jacques Julliard, Daniel[3], par exemple).Le 5 janvier, cependant, l’affaire semble réglée lorsqu’un accord est conclu par téléphone entre le ministre danois des Affaires étrangères et le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa.


[1] Le mardi 14 février, alors que les médias étaient les plus démonstratifs à ce sujet, que ce multipliaient débats télévisés, couvertures de presse écrite et éditoriaux dans tous les médias, on comptait à mi-journée quasiment 4500 dépêches et articles référencés. A titre de comparaison, si l’on tape « Clemenceau », on obtient, au 1er mars, 938 résultats ; pour « CPE », 2250 ; pour « Chikungunya », 1779 ; pour « guerre Irak », 1345 ; etc. On constate donc que le traitement de ce sujet polémique à argument culturo-civilisationnel a largement outrepassé plusieurs des sujets sociaux, sanitaires, politiques et diplomatiques du début de l’année 2006. 
[2] Sur les débuts de l’affaire, lire « Caricatures de Mahomet : provocation ou liberté d'expression ? », Courrier International.com, 2 février 2006. 
[3] « Il s’agit, en fait, d’une différence de culture. Les uns sacralisent la loi, les autres la foi ». « Jouer avec le fanatisme », Nouvel Observateur, n°2153, 9-15 février 2006.

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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 19:40
Une (ir)responsabilité de la presse
 
Mais, le 10 janvier, « l’affaire » reprend de plus belle. Au nom de la défense de la liberté d’expression, un petit magazine chrétien de Norvège (Magazinet) reproduit les caricatures. Ainsi, de jour en jour va se former une grotesque chaîne de réactions et contre-réactions, de provocations et de surenchères, dont les médias européens portent en premier lieu la responsabilité. D’autres publications ne tardent pas à imiter Magazinet, en Croatie, en Italie… et bientôt en France. Comme à leur habitude quand ça sent le scandale, les télévisions ne manquent pas de s’en emparer à leur tour.
 
Décidément peu enclins à faire profil bas ou preuve de mesure, nos « grands » médias français nous ont montré une fois de plus leur superbe faculté d’oubli de leurs réguliers dérapages dans le verbiage, le racisme et l’erreur[1]. Comme dénués de mémoire et incapables de prudence, les voilà qui se jettent à leur tour, avec lyrisme, dans la défense de « la liberté de la presse ». Et France Soir de reproduire les dessins. Puis c’est au tour de Charlie Hebdo[2] de se lancer dans un surcroît de provocation imbécile. Dans les deux cas, on remarque que la démarche n’est pas dénuée de mercantilisme.
 
Habituellement diffusé à 100 000 exemplaires, Charlie Hebdo a réalisé pour l’occasion un tirage à 320 000 exemplaires[3]. Quant à France Soir, nul n’ignore les sérieux problèmes financiers[4] qui expliquent sa ligne éditoriale démagogique et sa consommation gloutonne de stagiaires : pour un quotidien au bord du gouffre financier et au fond du caniveau médiatique, tous les moyens sont bons pour faire parler de soi et reconquérir un lectorat.
 
Un constat partagé par Philippe Thureau-Dangin qui écrivait dans un exemplaire éditorial pour le Courrier International[5] :
 
« En Europe, on a vu des journaux – essentiellement populaires – s’emparer de l’affaire pour flatter leur lectorat et vendre davantage de papier. »
 
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Çà et là, les grands parleurs médiatiques, avec la gravité qui sied à leur posture d’ « intellectuels engagés », n’ont pas manqué d’agiter les grands mots.Encore une fois, au regard des conséquences réelles et dramatiques de ce stérile brouhaha, il n’y a pas lieu de saluer le courage en carton de ceux que Bourdieu nommait les « fast-thinkers », qui pensent vite et mal et ne pansent rien. Qu’est le « courage »[6] de ces citadins nantis, de ces aventuriers du verbiage, en regard des effets subis par leurs inconséquences sur le terrain, par les expatriés français et les populations indigènes[7] ? Voyez pérorer la grande Confrérie des bavards dans le boudoir des Idées, dans l’indifférence des gueux…
 
Bah, le mépris des dominants à l’égard des vraies gens, passe encore ! C’est, au fond, tout à fait récurrent, presque routinier[8]. On ne l’a que trop vu lors de l’énorme propagande pro-oui du référendum[9] ou dans ce que sous-tend l’argument jamais étayé – car faux – d’un vote ouvrier supposément acquis à Le Pen[10]. Mais que le caractère ouvertement raciste de certaines de ces caricatures n’ait été dénoncé que très peu par les « intellectuels médiatiques »[11] est un désastre moral hautement préoccupant… Le sociologue Laurent Mucchielli dénonçait il y a trois ans, dans le cadre du débat sur le voile et la laïcité, la « myopie intellectuelle » des médias. C’est là tout le problème : on s’attarde à des détails, à des apparences, on ne voit pas l’évidence[12].
 


[1] Citons, à titre d’exemple, quelques emballements médiatiques de ces dernières années : bagagiste de Roissy, « affaire » Baudis, débats sur le voile et la laïcité, « affaire » du RER D, propagande pro-oui des médias dominants lors de la campagne référendaire.

 

[2] France Soir, 1er février 2006 (titre de la Une : « Oui, on a le droit de caricaturer Dieu »), Charlie Hebdo,8 février 2006.

 

[3] « La barre des 500 000 exemplaires pourrait être franchie, ont fait savoir ses journalistes », précisait une dépêche de l’agence Reuters, le 8 février.

 

[4] Le quotidien gratuit parisien 20 Minutes du 27 février rappelait que France Soir était placé en redressement judiciaire depuis le 31 octobre (« Six offres de reprises (sic) pour France Soir »).

 

[5]« Prophétie autoréalisatrice », Courrier International, n°797, 9 février 2006.

 

[6] L’auteur n’assure pas avec certitude que le mot ait été employé. Notons cependant que « Courage » est récurrent dans les affaires polémiques (« Courage de dire non », « Courage de s’opposer à la barbarie », etc.). Lire à ce propos « Courage », pp. 89-91 in Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, L’Esprit Frappeur, 2002.

 

[7] C’est le cas, par exemple, du Centre Culturel Français de Naplouse (Cisjordanie), qui a été saccagé en réaction aux « courageuses » prises de positions de nos journalistes et intellectuels… La mission d’observation à Hébron (Cisjordanie), constituée notamment de membres italiens et danois a dû quitter la ville, suite à la destruction de ses locaux. Parmi les populations musulmanes, d’Afghanistan à la Libye et du Nigeria au Pakistan, on dénombre des dizaines de morts dans des manifestations liées à cette affaire.

 

[8] Lire les articles du dossier « La "France d’en bas" vue "d’en haut" », collectif Les Mots Sont Importants.

 

[9] Lire l’article en quatre volets « Le mépris des élites pro-oui », Art&Fact Info, mai 2005.

 

[10] Lire « La " France d’en bas " n’est pas lepéniste (ni sarkozyste) .Réfutation d’un lieu commun », Pierre Tévanian, Les Mots Sont Importants. Lire aussi Le populisme du FN, un dangereux contresens, Annie Collovald, éditions du Croquant, Savoir/Agir, 2004.

 

[11] Jean-François Kahn, dans son édito « La tentation totalitaire » parle de « pseudo-caricatures, au demeurant très gentillettes », Marianne, 11-17 février 2006.

 

[12] Pierre Tévanian démontre dans son dernier bouquin, Le voile médiatique (éd. Raisons d’Agir, 2005), combien les médias avaient « voilé » et éludé les vrais problèmes (discriminations, inégalité des chances, etc.) en préférant bavasser sur le voile à l’école. Le tout sur fond d’islamophobie… Ce que l’on retrouve encore une fois dans ce pitoyable emballement médiatique sur les caricatures.

 

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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 19:39
Des caricatures RACISTES
 
Il ne s’agit pas ici de débattre sur l’acceptabilité (ou non) de la caricature de figures religieuses ou de déités, ou des libertés d’expression et de la presse. Bien sûr, ce sont là les raisons qui ont prédominé officiellement. Mais il ne m’appartient pas de trancher sur des questions théologique, politique, judiciaire et éthique. Je remarque néanmoins que, à ma connaissance, malgré l’ampleur de la réaction, aucun débat n’a été organisé au sujet de la responsabilité morale des journalistes, même si çà et là, quelques « grands noms » ont évoqué vaguement la question. Le propos est plus prosaïque : deux des caricatures sont foncièrement racistes. L’une d’elles représente un Mahomet aux airs de Ben Laden, en djellaba blanche et poignard en main, posé devant deux femmes voilées de tchadors noirs (comme en Iran, notamment), ne laissant voir que leurs yeux. Un autre des dessins représente Mahomet avec une bombe à la mèche allumée insérée dans son turban, et l’on se demande si elle n’est pas une excroissance de son cerveau. En somme l’islam apparaît synonyme de terrorisme, femmes voilées, polygamie, barbarie, rigorisme à l’iranienne. Dans un contexte généralisé d’islamophobie et de légitimation de la parole anti-arabe et anti-musulmane, comment ne pas penser aux immondes caricatures antisémites des années 1930 ? Hélas, nos sectateurs des nobles valeurs s’en sont fort peu indignés.
 
Alors que l’ « affaire » prenait de l’ampleur, les télévisions se repaissaient avec gourmandise des réactions dans le « monde musulman ». La télévision est très « friande » de musulmans ; rien de neuf. Depuis des années, elle tente de nous familiariser répétitivement avec « le » musulman. Il semble que le « musulman télévisuel » ne travaille pas, qu’il n’a rien de mieux à faire de sa journée que jeter des pierres, agiter des kalachnikov et brûler des drapeaux (américains, israéliens, et plus récemment, danois, norvégiens, français) en scandant en chœur « Allah w’akbar »… On ne saurait mieux faire pour diaboliser plus encore la religion et le milliard supposé de croyants.
 
Bien sûr, il y a eu des réactions, des dénonciations[1]. Mais elles sont rarement venues de nos professionnels de l’indignation, habitués à hurler avec les loups. Soyons fair-play et signalons-en tout de même quelques-uns. Elizabeth Guigou a dénoncé le caractère « franchement odieux » de l’une des caricatures, Jean Daniel leur dangerosité dans le contexte actuel. Bernard-Henri Lévy a évoqué « une certaine similarité avec les caricatures antisémites et racistes des années 1930 et 1950 »[2]. On a également pu lire dans une tribune, ces propos de Mohamed Sifaoui :
 
« Ce qui est dommage, et c’est là où les choses sont discutables, c’est le message véhiculé dans l’une des caricatures. Celle qui fait l’affreux amalgame entre le terrorisme porté par des fascistes intégristes et plus de 1 milliard de musulmans qui continuent de souffrir de ce terrorisme. C’est ce message, et ce message uniquement, qu’il serait injuste de propager parce qu’il stigmatise des femmes et des hommes qui souffrent du terrorisme et qui le combattent. »[3]
 
Mais l’écrasante majorité des personnalités politiques et médiatiques ont vu dans cette affaire avant tout – voire exclusivement – une question de « liberté d’expression » menacée. Les dénonciations du caractère raciste sont venues surtout d’associations musulmanes ou antiracistes, d’institutions et de représentants musulmans, ainsi que de forces politiques, dans tous les cas très minoritaires et/ou disposant d’une visibilité médiatique très faible. Notons néanmoins que Jean Daniel, dans un éditorial du Nouvel Observateur[4] a insisté sur la question de responsabilité morale et sur le contexte politique et social, faisant preuve d’une raisonnable et exemplaire mesure au cœur de cette « tempête médiatique » :
 
« A la place du directeur de journal danois, je n’aurais certainement pas quant à moi, publié ces caricatures. J’aurais su que j’avais le droit de le faire. J’aurais affirmé que je tenais à ce droit. Mais je ne l’aurais pas fait. Et cela tout simplement parce que, dans cet univers si prompt à l’embrasement, la moindre étincelle déclenche une conflagration où les pires fanatismes trouvent leur compte.
(…) Une caricature comme celle du journal danois, mettant dans le turban du Prophète la mèche d’une bombe et rendant ainsi l’islam directement responsable du terrorisme, ne pouvait que mettre le feu aux poudres. Surtout, elle ne pouvait éviter de réunir fondamentalistes et modernistes en un même combat. N’était-ce pas l’objectif recherché ? »
 
Mais revenons aux origines de l’ « affaire » pour voir combien, dès le début, « la liberté de la presse » n’a été qu’un prétexte dans un contexte raciste. Voilà aussi pourquoi d’avoir repris ces caricatures n’honore pas vraiment les médias français.


[1] Les curieux pourront lire diverses réactions, compilées sur cette page du site du Nouvel Observateur.

 

[2] Ceci dit, BHL nous aura resservi le sempiternel thème de la défense des valeurs occidentales « en pleine intifada mondiale », du soutien nécessaire aux musulmans modérés : « Face à ce triangle en marche, face à cette formidable machine de haine et de mort, face à cette 'bombe atomique morale', nous n'avons pas d'autre solution que d'opposer un autre triangle, un triangle de vie et de raison qui, plus que jamais, doit unir les Etats-Unis, l'Europe et Israël dans le rejet de tout choc de civilisations tel que le souhaitent les extrémistes du monde arabo-musulman et eux seulement ». (Tribune intitulée « Moral atomic bomb », publiée dans le Wall Street Journal du jeudi 9 février) Si la Confrérie des intellos de salon réacs a des désaccords, ce ne sont que des désaccords de surface.

 

[3] Marianne, 11-17 février 2006, p. 37.

 

[4] « Jouer avec le fanatisme », op. cit.

 

Par Domenico Joze - Publié dans : Réaction
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 19:38
« Défendre la liberté de la presse »
 
Qui ignore que c’est un journal danois qui a, le premier, publié ces caricatures ? Ce que l’on sait, en revanche, moins, c’est le contexte politique et social de leur apparition et l’orientation idéologique du Jyllands-Post. Ce journal conservateur avait organisé à l’été 2005 un concours de caricatures, dont 12 ont été publiées. Dans une tribune de Libération du 9 février 2006[1], l’on apprenait que ces caricatures ont été rendues possibles par un contexte d’islamophobie tranquille, correspondant à des problématiques a priori de société et de politique danoises.
 
« Le débat public danois s'est centré depuis plusieurs années, avec une intensité jusque-là inégalée, sur la question de l'altérité, révélant par là même la crise identitaire que traverse le pays : immigration, intégration, Europe, mondialisation, «valeurs danoises» (danskhed ou « danicité »), constituent les termes du discours public prédominant.
Celui-ci a fini par relever de l'injure xénophobe et du manque de respect. Les stéréotypes sont devenus, pour une part importante des milieux médiatico-politiques, la valeur absolue de la rhétorique du discours public.
La conséquence inévitable de cette effervescence du débat public a été une normalisation et une banalisation de la xénophobie pour un pan non négligeable de la société danoise au nom même du principe sacro-saint de la liberté d'expression. Dans notre société où la culture politique repose fortement sur le pragmatisme et le consensus, cette soupape populiste a principalement fonctionné pour stigmatiser les musulmans et l'islam, dont on méconnaît toute la complexité et la diversité.
(…) Les dessins n'ont pas été publiés en vue d'un véritable débat. Ils relèvent d'une entreprise de stigmatisation et de propagande xénophobe et populiste à l'encontre d'une minorité ethnique au Danemark. Le véritable enjeu est ici celui du respect de la diversité, que les sphères nationalo-populistes refusent, quitte à brandir la liberté d'expression lorsque celle-ci sert leurs intérêts. »
 
 
A la lumière de cette analyse, par ailleurs corroborée[2], il y a lieu de s’inquiéter de ce que des personnalités politiques et médiatiques d’Europe se soient emparées de ces dessins apparus sur fond de démagogie mercantile, de chauvinisme et de xénophobie insidieuse. Ou quand les « libertés » se font instrument au profit des tenants nauséabonds de la peur et du mépris. Notons que si l’affaire restait danoise, c’est avec la reprise des caricatures par un magazine chrétien de Norvège qu’elle prend une dimension continentale.
 
On peut légitimement se demander : à qui profite ce ramdam ? Quel sens tout cela a-t-il ? Sans tomber dans le délire conspirationniste, on ne peut s’empêcher de constater que les idéologues et les prêcheurs de haine de tous bords ont tiré profit de cette affaire. Sans surprise, ce sont les réacs et les bellicistes qui se frottent les mains. Les tenants de l’ordre moral, de la guerre contre l’ « islamo-terrorisme » et du « choc des civilisations ». Ainsi, les dirigeants américains qui depuis de nombreux mois en appelaient à une marginalisation diplomatique la Syrie et l’Iran, ont trouvé dans ces événements[3] une aubaine parfaite pour justifier leur lutte contre le « péril islamiste ».
 
Pareillement, en France, on a pu observer des réactions allant dans ce sens, dans la logique d’opposition Eux / Nous[4]. Et les radicaux de droite, communiant idéologiquement avec le Jyllands-Post et volant au secours de la « liberté d’expression », ont trouvé une belle occasion pour s’acoquiner tranquillement, au milieu du brouhaha, avec le verbe lepéniste :
 
« La Haine islamiste. Les caricatures représentant Mahomet ne sont qu'un prétexte justifiant l'agression contre l'Occident et les démocraties. »
Couverture de Valeurs actuelles,11-16 février 2006.
 
« En France et en Europe, il y a une règle, la liberté, tempérée par la justice en cas d'excès. (…) S'il y a excès (...) la justice est là pour trancher. Mais chez les islamistes il semble que ce soit une autre règle, la liberté tempérée par le meurtre rituel, le chantage ou l'intimidation. C'est inacceptable. (…) Il faut que nous imposions, nous la France, nous les Français, nous les hommes politiques trop souvent lâches et peureux, notre conception de la liberté. Ou la charia ou la République, mais pas les deux ». « Ce n'est pas à la France de s'adapter à l'islam, c'est à l'islam de s'adapter à la France ».[5]
Philippe de Villiers (président du Mouvement pour la France), communiqué du 4 février.
 
 
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Dans le documentaire Un racisme à peine voilé (2003), un intervenant remarquait que les débats sur le voile et la laïcité avaient « libéré » une parole d’hostilité à l’égard des musulmans. Cette parole « libérée » s’inscrit dans un contexte plus large, commun aux pays occidentaux, de précarisation sociale, de recul des droits, de méthodique destruction de l’Etat social, grâce aux politiques libérales[6]. Dans ce contexte de malaise, les musulmans font office de boucs émissaires, que l’on charge de la responsabilité de tous les maux de la société. Ce qui ne manque pas de servir les tenants de l’ordre moral et/ou de l’ultra-libéralisme. Il n’est d’ailleurs aucunement surprenant que la droite ait approuvé les caricatures, lesquelles tombent opportunément pour beaucoup.
 
Aux Etats-Unis, alors que la guerre s’enlise depuis environ 3 ans, c’est une occasion nouvelle de légitimer la lutte contre le terrorisme, seul argument politique d’une administration Bush de plus en plus indifférente au peuple américain. L’annonce du budget américain révélait la priorité des dirigeants américains : la guerre avant tout ; le reste est secondaire. La politique américaine va dans le sens du désinvestissement de l’Etat dans les affaires sociales et économiques[7]. Et ni l’Europe ni la France, en particulier, ne sont en reste. La droite au gouvernement français poursuit, avec le Contrat première embauche (CPE) actuellement en débat, sa politique basée sur le triangle : précarisation sociale (démantèlement de l’Etat social et des services publics), flicage (merci Sarkozy), instrumentalisation de la peur. Pas de bombes et pas de religion avec ce terrorisme diffus. Dans ce contexte-là, agiter la « liberté de la presse » est un moyen parfait pour cacher ses intentions réelles de restriction des libertés et d’avilissement de l’homme. Dans l’affaire, ce sont les musulmans qui trinquent. Ça commence à devenir habituel, commun ; ça commence à devenir normal.
 


[1] « C'est la xénophobie ambiante qui a donné naissance à la rhétorique du choc des civilisations », par Heidi Bojsen (professeur à l'université de Roskilde) et Johan J. Malki Jepsen (politologue à Copenhague), Libération, 9 février 2006. Lire l’article ici (reprise de Oulala.net).

 

[2] Le n°797 du Courrier International, paru le 9 février, propose un dossier sur les caricatures, au sein duquel des articles sont consacrés au contexte danois. Lire aussi « Il y a quelque chose de raciste au royaume du Danemark », Libération, 13 février 2006 : « Au-delà des caricatures de Mahomet, la xénophobie gagne le pays. Sous la pression du Parti du peuple danois, le gouvernement durcit les lois sur l’immigration et installe dans l’opinion des idées d’extrême droite. »

 

[3] Destructions d’ambassades, drapeaux brûlés, menaces de mort, boycott économique, concours de caricatures sur la Shoah, etc. A la bêtise des uns (sous prétexte de défense des libertés), répond celle des régimes liberticides, jouant de la colère de ses citoyens/sujets. Il est remarquable que les Etats-Unis n’aient pas réagi pareillement aux réactions analogues dans les pays « partenaires », tels que l’Egypte, le Pakistan ou la Turquie. Pour rappel, la Syrie et l’Iran font partie des « Etats voyous » (« rogue states ») et de l’ « Axe du Mal » mentionnés par George W. Bush en 2003.

 

[4]Lire, sur le même thème, « "Eux" et "Nous" : une fiction au service du meurtre », Mona Chollet, Périphéries.net, 20 septembre 2001.

 

[5] Dans ce même communiqué, de Villiers déclarait qu’il fallait « stopper l'islamisation de la France ». La veille (2 février), le brillant analyste déclarait que le limogeage de Jacques Lefranc, directeur de la publication de France Soir, outre qu’il « porte atteinte gravement à la liberté d’expression », constituerait « le premier acte de censure islamique dans notre pays ». On dirait du Le Pen…

 

[6] Ces quelques dernières années, ont été élus ou réélus des conservateurs, nationalistes, libéraux à travers toute l’Europe et les Etats-Unis : citons notamment la Pologne, le Danemark, l’Autriche, l’Allemagne, la France, les Etats-Unis, etc. Avec un soutien pas toujours conscient, intellectuels et mass-media ont contribué à l’accession au pouvoir de ces idéologies de droite, avec leur tapage sur les thèmes de la peur, des violences urbaines, de l’islam, du terrorisme, etc.

 

[7] Lire « Budget américain : Bush sort l'artillerie », Libération, 6 février 2006.

 

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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 19:36
IV. Choc des civilisations » et ethnocentrisme
 
« La véritable caricature a consisté à agresser la complexité, l'intelligence et la nuance qui doivent guider toute oeuvre de pensée. En cela ces caricatures renvoient à une vulgarité de pensée ; cette misère intellectuelle ne peut en aucun cas se draper de l'habit de la ""liberté d'expression ». Le simplisme, maladie infantile du néoconservatisme comme de l'islamisme, tel est le véritable fléau du siècle. » 
Rachid Amicou[1]
 
 
A force d’entretenir la peur, de parler aussi obsessionnellement que confusément de l’islam, du terrorisme, des banlieues, les médias ne font-ils pas tout pour rompre la possibilité de dialogue entre les cultures ? N’attisent-ils pas la possibilité de ce « choc des civilisations » théorisé par Samuel Huntington, un essayiste américain de droite dans les années 90 ? Déjà, plusieurs voix l’évoquent. Ainsi, l’historien Elie Barnavi déclare-t-il :
 
« (…) le fossé incommensurable qui s’est creusé entre deux conceptions antagonistes de la vie dans la cité, et qui renvoie bel et bien, n’en déplaise aux partisans de l’apaisement à tout prix, à un véritable choc des civilisations. »[2]
 
On peut s’étonner de ce que la notion de « civilisation », servie à toutes les sauces ne soit jamais questionnée, définie… Il semble acquis qu’il y ait des « civilisations » qui seraient par essence incapables de communiquer entre elles. Ainsi a-t-on pu, ces dernières années, voir nombre d’intellectuels – qu’ils s’approprient ou rejettent l’expression – développer une rhétorique de cet ordre. Et jouer les prophètes (sans mauvais jeu de mots), précipitant l’avènement de ce qu’ils déclarent craindre. C’est l’analyse que faisait Rachid Amicou dans Le Monde :
 
« Le clash des civilisations devient une forme de prédiction créatrice (Self Fulfilling Prophecy, selon le concept du sociologue William Isaac Thomas, repris par R. K. Merton). On organise et on alimente une controverse incessante, sur des bases fallacieuses, on annonce partout un conflit proche, et on attend que ce mensonge prenne corps et devienne réellement une guerre religieuse. (…) L'air du temps néoconservateur fait de la "guerre des civilisations" un objectif à atteindre. La fracture ethnique comme remède à administrer remplace la fracture sociale de jadis qui était posée comme calamité à combattre. » [3]
 
On provoque la violence pour pouvoir, lorsqu’elle surgit en réponse, déclarer avec morgue : « Vous voyez ? On vous l’avait dit ». Nos sociétés étant si embourbées dans l’immédiateté, il n’est pas jusqu’aux intellectuels qui ne défendent ces propos, ces méthodes – faisant fi de toute nécessaire mise en perspective, de toute nuance. De fait, ceux qui devraient éclairer les citoyens, ceux dont on attend de la sagacité, ne font que communier avec l’idéologie dominante et le racisme ordinaire, lui apportant tout le poids de leur caution.
 
*
*          *
 
On ne sait trop s’il faut rire ou pleurer de la médiocrité de médias pris de fascination pour les réactions violentes dans ce qu’ils nomment « le monde musulman » (l’expression fait penser au « monde animal » ou au « monde végétal »), ensemble monolithique flou et phantasme chargé de toutes les menaces. Il y a quelque chose de ridicule et profondément ethnocentriste dans le registre moral que sous-tend la condamnation de réactions violentes, contraires à notre culture de démocratie et de « libre expression ». Car ce registre moral n’est pas celui qui devrait seoir à des journalistes et intellectuels, supposés éclairer, donner à comprendre, non à accepter ou condamner. Cette condamnation n’est pas en soi problématique ; ce qui l’est surtout, c’est qu’elle est trop souvent exclusive, qui élude la possibilité d’une compréhension rationnelle.
 
En outre, si la défense de la « liberté de la presse » est bien légitime et noble, quel sens cela a-t-il donc de l’affirmer avec arrogance face à des pays ravagés par la censure et toutes sortes de restrictions ? Car ces pays (Iran, Pakistan, Syrie, Jordanie, Palestine, etc.) sont, à des degrés divers, des régimes liberticides. Peut-on mettre sur le même plan nos démocraties – indépendamment de leurs imperfections – et des pays où la religion est soit le dernier refuge d’espérance pour des populations opprimées, souvent peu ouvertes au monde (voire analphabètes), soit un levier idéologique ou un instrument de domination ? Ensuite, parce que notre histoire – qui a façonné nos mentalités –, si elle est parfois liée à celle de l’islam, n’est pas identifiable à elle. Aussi, les schémas sociaux, politiques et religieux sont-ils peu comparables. La grille d’interprétation qui est la nôtre, dans ce qu’elle comporte de plus bassement moral, est inopérante dans la compréhension de certaines cultures ou pratiques. Il faut outrepasser la morale pour comprendre. C’est ce que disent les propos de Rachid Benzine, docteur en économie, dans les pages Rebonds de Libération :
 
« (…) dans les différentes aires culturelles, nous n’avons pas le même champ symbolique, nous n’avons pas le même champ sémantique et nous n’avons pas le même langage, mais nous sommes tous livrés aux mêmes images. Nous ne sommes pas tous égaux devant l’image, parce que nous n’avons pas du tout le même parcours historique. » [4]
 
Tout cet emballement démontre assez bien le refus d’appréhender le terrorisme ou l’extrémisme islamique sous un angle politique et la fainéantise intellectuelle qui consiste à faire l’économie de toute démarche empirique de connaissance sans quoi la critique n’est qu’ignominie. Car s’attaquer à la religion islamique (à n’importe quelle religion, d’ailleurs), c’est ne s’attaquer à rien ; c’est refuser de s’interroger sur les structures et les raisons profondes, historiques, politiques, sociologiques qui expliquent le fanatisme religieux et ce/ceux à quoi/qui il profite. C’est, enfin, s’empêcher de comprendre, de guérir et de prévenir la résurgence de l’horreur et du mépris de la vie au nom de l’islam. Ce dont le talibanisme a constitué un apogée et durablement marqué les consciences[5].
 
En filigrane, semble transparaître le sentiment de supériorité des valeurs occidentales, en miroir de quoi on renvoie aux musulmans du monde l’image d’arriération dans laquelle on les tient. Ainsi, l’Occident serait à l’avant-poste de l’évolution, avec ses régimes démocratiques et ses libertés. Ce serait à l’Occident de « guider » le reste du monde, qui serait donc en retard. Il ne s’agit pas d’un échange, d’un dialogue entre cultures, mais d’une imposition de valeurs. C’est ce que l’on retrouve dans l’idéologie neo-con américaine, lorsque Bush propose d’importer la démocratie au Moyen-Orient.
 
On devine que cette vision politique, largement relayée dans les médias, explique partiellement le rejet, dans le cadre des manifestations contre les caricatures dans les pays musulmans, d’un Occident perçu comme arrogant (ce point est d’ailleurs souvent stigmatisé par les prêcheurs islamistes et les tyrans au pouvoir dans leurs moments de démagogie stratégique) et qui parle de démocratie et de libertés tout en soutenant des régimes liberticides[6]. Outre que cela relève, partiellement, d’une vision ethnocentriste, cela dénote aussi un certain aveuglement. Ces valeurs ne sont pas acquises, pérennes et irrévocables. Démocraties et libertés sont même souvent menacées dans certains pays occidentaux, par la généralisation de la démagogie, du pouvoir et de l’impudence de l’argent, par la régression de l’Etat social et l’instauration de politiques répressives.
 
Au lieu de se gargariser des analyses fumeuses d’ « experts » seulement légitimes aux yeux des médias, au lieu d’ouvrir leurs tribunes à tous les Finkielkraut définitivement possédés par le délire idéologique, au partial et au partiel, les journalistes gagneraient à revenir aux analyses fines et nuancées de Claude Lévi-Strauss. Son constat, établi en 1952, vaut toujours[7] :
 
« (…) et pourtant, il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés ; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n’a pas tellement consisté à dissiper cette illusion qu’à l’accepter ou à trouver le moyen de s’y résigner.
L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. »


[1]« Le simplisme comme prophétie », Le Monde, 8 février 2006.

 

[2] « Du bon usage d’une méchante caricature », Marianne, 11-17 février 2006, p. 37.

 

[3]« Le simplisme comme prophétie », op. cit.

 

[4] « Le choc des ignorances », Libération, 13 février 2006.

 

[5] Remarquons que ceux qui surent faire entendre leur support aux Américains, au nom de la destruction du régime des talibans et la dignité humaine, sont désormais plus discrets quand il s’agit de dénoncer la survivance du talibanisme et du terrorisme en Afghanistan.

 

[6] Lire, à ce propos, « Refuser les amalgames », de Moncef Marzouki, Libération, 13 février 2006.

 

[7] Chapitre 3 : « L’ethnocentrisme » in Race et histoire, 1952, éd. Folio coll. Essais.

Par Domenico Joze - Publié dans : Réaction
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 19:35
V. Un militantisme bête, stérile et dangereux
 
On devine que nos concitoyens ne doivent pas se sentir souvent bousculés par les intellectuels médiatiques. Peut-être même ces derniers ne font-ils que les inciter au confort des préjugés. En somme, les « fast-thinkers » ne dérangent ni ne bousculent les fantasmes et les peurs de leurs contemporains : ils les partagent et les entretiennent ; ils s’expriment à l’unisson de la société, proposant trop souvent des « idées reçues » comme s’il s’agissait d’une panacée de pertinence.
 
« Les « idées reçues » dont parle Flaubert, ce sont des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes ; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas. »
Pierre Bourdieu, Sur la télévision[1]
 
Comme nous l’avons vu par ailleurs[2], les penseurs médiatiques sont assez proches du racisme ordinaire. Récemment, c’était Finkielkraut pestant dans le Haaretz contre une équipe de France « Black-Black-Black » et développant une rhétorique habituellement réservée au FN[3]. En 2003, c’était Claude Imbert se déclarant ouvertement « un peu islamophobe », etc. Ces dernières semaines, ce même racisme républicain, fier et conquérant, s’est déployé dans la presse écrite, à la radio, sur internet et à la télévision. Ainsi a-t-on pu entendre à la télévision Roselyne Bachelot (UMP), ex-ministre de l’Ecologie, parlant de « main invisible » et affirmant qu’ « ils (s’agit-il des musulmans ou des extrémistes ? Il semble que la nuance importe peu) testent nos valeurs »[4]. Ou encore pouvait-on écouter Denis Jeambar, sur le site internet de L’Express, à jouer l’intellectuel sagace en ne faisant que répandre des banalités ou des évidences[5]. Un exemple : « Le monde islamique a décidé de porter le combat aujourd’hui sur le territoire européen et de venir contester nos propres principes. »
 
La bêtise s’est partout déchaînée, au point qu’aux Etats-Unis, la rédaction du New York Press a démissionné après que le directeur de la rédaction eut refusé la publication des caricatures[6]. On comprend l’attachement viscéral à la liberté d’expression (aux Etats-Unis, celle-ci n’a quasiment pas de limites, garantie par le second amendement de la Constitution), mais la problématique est la même qu’en France : l’attachement aux valeurs nobles ne doit pas conduire à la relégation du sens des responsabilités et à l’aveuglement.
 
Cette fois, à nouveau, comme toutes les fois précédentes, on ne peut que constater que les intellos de salon ne font qu’aller dans le sens des dominants, que relayer la pensée dans l’air du temps. C’est bien parce qu’ils ne dérangent personne qu’on les entend, qu’on les lit et qu’on les voit partout, débattre, pérorer, s’enflammer, se féliciter et se passer les plats. Et nos chantres de la « liberté d’expression » d’entretenir la grande communion du racisme ordinaire qui unit une partie de la population à une partie de ses élites.
 
En vérité, ce que défendent les journalistes et les intellectuels, c’est plutôt l’idée de la libre expression. Car il y a bel et bien un caractère sélectif ou hiérarchique dans leurs indignations. Ainsi n’aura-t-on pas vu un tel remue-ménage pour défendre la « liberté de la presse » châtrée par les exigences des annonceurs. La dénonciation des atteintes à la liberté d’informer par le pouvoir économique est en effet souvent plus discrète. Pourtant, celles-ci sont plus régulières et leur danger plus réel pour la « liberté de la presse » que les musulmans du monde. Un exemple symptomatique a récemment été offert par l’actualité. Un reportage destiné à la diffusion dans l’émission « Capital », sur M6, a été amputé des huit minutes « les plus embarrassantes pour la Française des Jeux »[7]. Il faut savoir que la Française des Jeux est le quatorzième annonceur de la chaîne. On ne rit pas avec les contrats publicitaires. Libération faisait même état de chantages : augmentation contre retrait de la société des journalistes de M6. C’est-à-dire : une belle récompense pour ceux qui se retirent de l’organisation représentative. Argent contre silence, quoi. Le Monde rapporte ces propos simples et exacts de Maître Gilbert Collard[8] :
 
« On a raison de défendre la liberté d'expression quand il s'agit des caricatures du Prophète. Mais qu'on veille aussi à la protéger contre la censure économique, qui est aussi intégriste et radicale que l'autre. »
 
 
Une autre question mérite d’être posée : à partir du moment où ces caricatures ont été reprises, quel public était visé ? Quel était le public destinataire du message de ces dessins ? De toute évidence, c’était le « monde musulman ». Mais pourquoi ? L’argument moral répandu est qu’il s’agit d’affirmer la liberté d’expression face aux régimes totalitaires et répressifs. Mais, interrogeons-nous : quel intérêt cela a-t-il ? A quelles conséquences positives cela peut-il bien mener ? En choquant les pratiquants, les responsables des publications ayant diffusé des caricatures n’ont pas véhiculé une image positive de la démocratie. Car, dans ce cas, démocratie n’est pas synonyme de liberté d’expression (dont on peut supposer que dans bien des pays elle fait envie), mais de blasphème ou d’athéisme. En somme, on ne pouvait faire mieux pour attiser le rejet de l’Occident et de ce qu’il peut porter de noble.
 
Grâce à cette affaire, dans le « monde arabo-musulman », ce sont les dictateurs et les fanatiques qui en sortent vainqueurs. Car qui serait assez naïf pour croire que les manifestations en Syrie, en Lybie ou en Iran sont spontanées ? Il s’agit de pays où les droits  de manifestation et d’expression sont inexistants et où les penseurs para-doxaux (c’est-à-dire, littéralement : contre la doxa, contre la pensée admise, dominante) sont jetés en geôle[9].
 
Espère-t-on donner le « goût de la démocratie » par l’insulte et le blasphème ? Cette affaire aura opportunément servi le camp des ennemis de la paix, des idéologues de la haine des deux bords : dans les dictatures du « monde arabo-musulman », où les régimes ont instrumentalisé les croyants ; dans les démocraties occidentales où les réacs huntingtoniens ont sauté sur l’occasion pour dire : « On vous avait bien dit ! » Cela sera probablement réexploité dans la prochaine campagne présidentielle. La vague droitière, le déplacement généralisé du centre de gravité politique vers la droite, semble notre avenir.
 
 
 
Lire aussi :
 
- « Caricatures : géopolitique de l'indignation », par Olivier Roy, Le Monde, 8 février 2006.
- « Liberté d’expression ou haine raciale ? », par le Mouvement des Indigènes de la République, Les Mots Sont Importants (LMSI.net), 17 février 2006.
- « "Censure", "droit au blasphème" et islamophobie », par Laurent Lévy, Les Mots Sont Importants (LMSI.net), 19 février 2006.


[1] Sur la télévision, éd. Liber/Raisons d’Agir, 1996.

 

[2]Lire mon étude en trois parties sur les débats autour du voile et de la laïcité par les éditorialistes et intellectuels médiatiques, « Les fast-thinkers se dévoilent » : « L’éditorialisme à l’épreuve du "foulard islamique" », « Une inculture manifeste » et « Un racisme diffus », sur LMSI.net.

 

[3] Lire la retranscription intégrale de l’interview au Haaretz. Souvenons-nous, au passage, qu’il fut soutenu et défendu par ses amis, jouit d’un non-lieu médiatique dans les médias où il peut continuer à jouer les maudits et à répandre une prose dictée par la peur et le pessimisme. Souvenons-nous également que le ministre aristocrate démagogue Nicolas Sárközy de Nagy-Bocsa n’avait pas manqué de saluer les déclarations du philosophe. Lire les analyses du collectif Les Mots Sont Importants : « Le cas Finkielkraut ». Lire également sur cette page les deux articles que lui a consacré Henri Maler, pour Acrimed.

 

[4] « N’ayons pas peur des mots », jeudi 9 février, I-Télévision.

 

[5]Editorial vidéo de Denis Jeambar, jeudi 2 février 2006.

 

[6] A ce sujet, lire la dépêche AP du 9 février 2006.

 

[7]« M6, la petite chaîne qui censure », Libération, 13 février 2006.

 

[8]   « Un sujet de "Capital" sur M6 censuré par la chaîne », Le Monde, 7 février 2006.

 

[9]« Ces journalistes arabes pris à partie », Libération, 13 février 2006.

 

Par Domenico Joze - Publié dans : Réaction
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