Mercredi 31 mai 2006 3 31 /05 /Mai /2006 21:00
Je ne sais pas si c’est un truc spécifiquement français, m’enfin j’ai l’impression que par ici on aime particulièrement la moquerie. Ça m’a tout l’air d’être une des formes majeures du comique français – franchouillard, même.
 
L’autre soir, je suis tombé sur Arthur, sur TF1, alors que je dînais sur le pouce, à base de noix de cajou et de casse-croûte au camembert ; et ça m’a frappé. Voilà une émission archétypale : on rit des uns et des autres, et notamment de ceux qui passent à la télévision pour y exposer leur intimité. Et rien ne paraît plus légitime, d’autant que tout le monde se marre. Et moi le premier, d’ailleurs : je vais pas jouer le père la morale ou le gars austère.
 
« Les Enfants de la télé » n’est pas la seule émission de divertissement dont la moquerie constitue un ressort majeur. Celles de Ruquier, de Ardisson ou de Fogiel – entre autres – comportent leur part de cynisme moqueur, sans compter les innombrables jeux télévisés où des anonymes se ridiculisent sans gêne ni pudeur.
 
Au cinéma, c’est un genre de comique également, qui d’ailleurs me semble (peut-être à tort) typiquement français : il y a souvent le naïf ou le « loser » dont on rit de sa bêtise, plus souvent sur un ton de moquerie qu’avec empathie ou tendresse. J’ai l’impression qu’il n’y a pas ici beaucoup de scénaristes, de comiques ou de présentateurs qui ont le sens de l’autodérision. Le moi est comme sacralisé : pas touche à moi, je dégainerai le premier.
 
La moquerie, à petite dose, ça va (et je ne cache pas que je suis bon public pour les comédies). Mais quand elle s’érige en norme de l’humour, ça devient un conformisme, une facilité. C’est pourquoi, au fond, l’humour moqueur est celui des médiocres ; c’est l’humour des cons et des lâches.
 
Je pense que ce qui fait rire quelqu’un et sa façon de rire révèlent un individu, qu’un rire est une façon d’écho ou de lapsus du for intérieur. Pour cela, il me semble que l’esprit franchouillard, au fond, est assez bien synthétisé dans le rire moqueur : on préfère se foutre des autres plutôt que se connaître soi-même, que révéler ses faiblesses, ses imperfections et d’en jouer. Cet humour d’autodérision nécessite certainement une certaine intelligence, une certaine recherche, une certaine distance à soi, et, en fait, un certain talent.
 
C’est peut-être une interprétation hâtive, une généralisation, mais cet humour me semble assez en phase avec l’époque : avec la généralisation de la compétition des uns contre les autres et la survalorisation du moi/dévalorisation de l’autre qui vont avec ; avec l’écrasement de l’autre – avec un certain sadisme moral – pour se racheter une tranquillité en se disant que dans ce « monde-révoltant-contre-lequel-on-ne-peut-rien », on n’est pas le plus mal loti ; avec la peur de l’autre qui justifie l’acquiescement aux politiques sécuritaires et flirte avec le racisme et le machisme ordinaires.
 
S’il en est un que l’on pourrait désigner haut représentant de cet esprit-là, c’est sans doute Philippe de Villiers. Comme Jean-Marie Le Pen, en voilà un qui a le goût du jeu de mots foireux, bête et provocant, de ce genre de formules qui trahit une profonde paillardise. L’un comme l’autre ont d’ailleurs en commun un certain sens de l’humour. Et l’un comme l’autre, sans aucune surprise, ont le goût du repli, de la glorification d’une France idéalisée, que l’on voudrait nous faire passer pour un village de Schtroumpfs (blancs, bien sûr) en déshérence, un paradis corrompu. En l’occurrence, la France de Philippe de Villiers, c’est la paillardise, la franchouillardise, les tabous qui drainent leur lot de blagues salaces ou virilistes, c’est l’ignorance qui avec bonhomie rit de l’autre. C’est une identité qui reste indéfinie, qui ne se construit pas à partir de ressources intérieures, mais plutôt s’érige contre : contre l’autre (les musulmans, chez de Villiers) et contre le présent et l’avenir (qui ne sont, au demeurant, pas particulièrement radieux). La pensée de Philippe de Villiers, c’est l’autre moqué, pointé du doigt, rejeté. C’est une pensée de caricature, de laisser-aller et de paresse morale et intellectuelle.
 
J’ai parfois l’impression que cette moquerie triomphante n’est qu’une des apparences de ce que beaucoup revendiquent comme « l’esprit français ». La généralisation et la légitimation en plus haut lieu (nombreux intellos médiatiques et hommes politiques) du racisme et du machisme ordinaires, est certainement à la fois 1/ la face la plus visible de cette France dont ils se disent fiers, 2/ un inquiétant symptôme d’incapacité à l’introspection. En cela, je trouve que de nombreuses questions importantes de l’époque, individuelles (psychologiques et relationnelles) ou sociétales (politiques, sociologiques, identitaires) sont assez bien résumés dans la conception dominante de l’humour, par ici.
Par Domenico Joze - Publié dans : Réaction
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