Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /Sep /2006 13:16
C’est dans l’air du temps, cela s’entend, se ressent, se dit un peu partout : la démocratie française est mal en point ; certains parlent de « crise ». Indépendamment des interprétations qui en sont données, beaucoup s’accordent à voir dans les émeutes de novembre 2005 ou le « non » à la Constitution, des symptômes de ce « mal ».
 
C’est le cas de l’écrivain Mehdi Belhaj-Kacem, qui dans un court essai au long titre (La psychose française. Les banlieues : le ban de la République française), propose son analyse, relativement inhabituelle dans le très consensuel paysage médiatique. D’emblée, il annonce qu’il va énoncer des « évidences aveuglantes » ; des évidences, oui, mais que l’on n’entend hélas ! presque pas dans les grands médias. La dérive droitière de la classe politique (« C’est la première fois, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que la France est aussi à droite. »), la légitimation à gauche comme à droite de théories autrefois d’extrême droite (et en miroir le mépris pour certaines idées traditionnellement « de gauche »), la dépolitisation du débat politique au profit de débats secondaires (immigration, « communautarisme », délinquance, islam). Tout ce qui ne pouvait que concourir au triomphe de ce « grand opéra-bouffe mis en circulation sous le nom de Nicolas Sarkozy ».
 
L’état des lieux social et politique que dresse ici Mehdi Belhaj-Kacem de la France en 2005, est à la fois féroce et lucide. Il dénonce la collusion de plus en plus patente des intérêts des grands médias et de la classe politique, parlant de « démocratie médiatico-parlementaire » ; il proclame l’obsolescence de la démocratie représentative, considérée comme ressortissant d’une époque dont les nécessités n’ont plus cours ; il rappelle l’aspect factice de cette « représentativité » peu en phase avec la diversité sociale (car essentiellement constituée d’hommes blancs, bourgeois et hétérosexuelle) et tenant d’un imaginaire social qui empêche de penser l’identité française en devenir et grippe la politique.
 
Autant d’évidences que nombre de penseurs médiatiques « autorisés » refusent, se fondant dans le grand orchestre du consensus et des faux débats. Dans La Haine de la démocratie (que cite d’ailleurs l’auteur), paru en 2005 (éd. La Fabrique), le philosophe Jacques Rancière analysait les ressorts du mépris de certains intellectuels pour le peuple ; il en ressortait que pour nombre d’intellectuels, le problème n’est pas que la démocratie est « malade », mais qu’elle est la maladie. Contrairement à ceux-ci, Belhaj-Kacem ne pense pas dans un registre moralisateur ni contre le peuple, en le calomniant et en dénonçant la démocratie ; il s’efforce de comprendre plutôt que juger. Ainsi, l’écrivain voit-il dans les deux événements majeurs de l’année 2005 (« non » à la Constitution et émeutes de novembre) des moments à forte teneur politique, loin de l’idée répandue par les médias et la classe politique de révélateurs d’un rejet des « élites » et de « la » politique.
 
« Être démocrate aujourd’hui, c’est avant toute chose ne plus aller voter, mentir aux sondages, et dénoncer la collusion du médiatique et du parlementaire. Les émeutiers, les votants du 21 avril et du « non » à la Constitution ne s’y sont pas trompés : les uns ont traité les journalistes comme de la police en puissance ; les autres ne votent plus pour un contenu politique absent depuis longtemps, mais contre une forme devenue caduque de la démocratie. »
 
A la suite du philosophe Giorgio Agamben, Mehdi Belhaj-Kacem propose également une réflexion sur le « ban ». Dénonçant le « néant politique », qui semble n’offrir comme seul horizon que le spectacle de l’arrivisme et de faux débats, il rappelle que c’est grâce au « ban », aux « parias » (de l’intelligentsia comme de l’espace social) que les grands moments de l’histoire ont pu se produire. Et invite donc à prendre en compte la voix des banlieues (« ban-lieux), car « ces "Arabes" et ces "Noirs" sont le futur de la démocratie en France ».
 
Le propos est, certes, militant ; il n’est cependant aucunement partisan : l’auteur dénonce aussi bien les beaux discours de l’extrême gauche, que l’apathie du Parti socialiste ou l’impudence de la droite parlementaire. Il a en outre le mérite d’enrichir le nécessaire et déjà vivace débat pour un renouveau de la gauche, souhaitable pour la démocratie française ; et de pointer la frilosité idéologique dominante. C’est parfois un peu synthétique (le livre a été écrit en un mois, principalement en réaction aux événements de novembre). C’est en tout cas un essai stimulant, enthousiasmant, au style alerte, écrit par un homme dont l’agacement entre en résonance avec celui d’un nombre croissant de citoyens, et qui sait appeler un chat un chat.



Mehdi Belhaj-Kacem, La psychose française. Les banlieues : le ban de la République française, éd. Gallimard, 2006, env. 5.50€.
Par Domenico Joze - Publié dans : Lecture
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