Quand des médias caricaturaux pérorent sur des caricatures (Intro)

Publié le par Domenico Joze

Comme s’ils ne s’étaient pas suffisamment couverts de ridicule ces dernières années, les mass-media français ont sauté à pieds joints sur l’affaire des caricatures de Mahomet. Et voilà que se forme le grand chœur imbécile des « médias-occidentaux-démocratiques-et-libres ». Les voilà qui se gargarisent opportunément de réactions violentes dans certains pays musulmans pour célébrer leur propre grandeur. Et c’est la procession des « grands mots » : « liberté de la presse », « démocratie », « courage », etc. On ne sait plus, à force de s’y être habitués, s’il en faut rire ou pleurer.
 
« Derrière leur importance, on devine une paresse morose : ils voient défiler des apparences, ils bâillent, ils pensent qu’il n’y a rien de nouveau sous les cieux. »
Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)
 
« La vigilance n’est pas la méfiance. Ce n’est pas, en l’occurrence, l’inquisition que la liberté d’expression doit susciter mais la conscience qu’il y a dans l’amer dénigrement des autres un dénigrement de soi qui mériterait plus d’attention de la part de chacun. L’indignation est une forme honorifique de l’abdication. »
Raoul Vaneigem, Rien n’est sacré, tout peut se dire.
Réflexions sur la liberté d’expression (2003).
 
« Les penseurs de première main méditent sur des choses ; les autres, sur des problèmes.Il faut vivre face à l'être et non face à l'esprit. »
Cioran, De l’inconvénient d’être né (1973).
 
 
 
Il aura suffi de quelques semaines pour que de vulgaires caricatures de Mahomet enflamment les esprits des penseurs et soient faites étendard de « nos valeurs », à commencer par la « liberté de la presse ». Vers la mi-janvier, télévisions, radios, sites internet et presse écrite sont entrés dans la danse, se repaissant avidement de toutes sortes d’images et de commentaires. Le premier mars, une dépêche de l’AFP révélait que les caricatures avaient été reprises dans 143 journaux et 56 pays, principalement des pays occidentaux. Ce même jour, on comptait à 15h environ 4100 dépêches sur Yahoo Actualités lorsque l’on tapait « Caricatures Mahomet »[1].
 
L’affaire remonte pourtant à plusieurs mois. C’est le 30 septembre 2005 que le quotidien danois Jyllands-Posten (journal indépendant, mais proche du Parti libéral du Premier ministre, Fogh Rasmussen)[2] publie les fameuses caricatures. Au Danemark, des chefs religieux exigent le retrait des dessins et demandent des excuses officielles. Déjà, c’est au nom de la « liberté de la presse » que le journal refuse. En octobre, s’ensuivent des menaces de mort, d’attentat, des manifestations et des protestations d’ambassadeurs musulmans en poste à Copenhague. L’affaire dégénère peu à peu et commence à se faire connaître dans les pays musulmans, par le biais de la presse ou de dignitaires politiques. Deux camps semblent se former. D’un côté, des « tenants-de-la-démocratie-et-de-la-liberté-de-la-presse » : le président danois refuse de s’excuser, estimant que les caricatures n’engagent que le journal et que la « liberté de la presse » étant inaltérable, il n’est pas de son ressort de s’en mêler ; quand à l’association mondiale des journaux, elle déclare le 16 novembre son soutien au Jyllands-Posten. De l’autre côté, le 29 décembre, les ministres des Affaires étrangères arabes réunis au siège de la Ligue arabe au Caire pour discuter de réformes internes expriment « leur surprise et leur indignation face à la réaction du gouvernement danois qui n'était pas à la hauteur malgré les rapports politiques, économiques et culturels qui le lient au monde musulman ». Il y a bien sûr un malentendu : ce n’est pas à l’Etat danois de porter la responsabilité des caricatures. Ce sera d’ailleurs le cœur du problème, la raison clé pour laquelle des journalistes reprendront la caricature, au nom de la séparation de la foi et de la loi, du spirituel et du temporel (ce qu’ont dit ou écrit Denis Jeambar, Jacques Julliard, Daniel[3], par exemple).Le 5 janvier, cependant, l’affaire semble réglée lorsqu’un accord est conclu par téléphone entre le ministre danois des Affaires étrangères et le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa.


[1] Le mardi 14 février, alors que les médias étaient les plus démonstratifs à ce sujet, que ce multipliaient débats télévisés, couvertures de presse écrite et éditoriaux dans tous les médias, on comptait à mi-journée quasiment 4500 dépêches et articles référencés. A titre de comparaison, si l’on tape « Clemenceau », on obtient, au 1er mars, 938 résultats ; pour « CPE », 2250 ; pour « Chikungunya », 1779 ; pour « guerre Irak », 1345 ; etc. On constate donc que le traitement de ce sujet polémique à argument culturo-civilisationnel a largement outrepassé plusieurs des sujets sociaux, sanitaires, politiques et diplomatiques du début de l’année 2006. 
[2] Sur les débuts de l’affaire, lire « Caricatures de Mahomet : provocation ou liberté d'expression ? », Courrier International.com, 2 février 2006. 
[3] « Il s’agit, en fait, d’une différence de culture. Les uns sacralisent la loi, les autres la foi ». « Jouer avec le fanatisme », Nouvel Observateur, n°2153, 9-15 février 2006.

Publicité

Publié dans Réaction

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article