Quand des médias caricaturaux pérorent sur des caricatures (3)

Publié le par Domenico Joze

« Défendre la liberté de la presse »
 
Qui ignore que c’est un journal danois qui a, le premier, publié ces caricatures ? Ce que l’on sait, en revanche, moins, c’est le contexte politique et social de leur apparition et l’orientation idéologique du Jyllands-Post. Ce journal conservateur avait organisé à l’été 2005 un concours de caricatures, dont 12 ont été publiées. Dans une tribune de Libération du 9 février 2006[1], l’on apprenait que ces caricatures ont été rendues possibles par un contexte d’islamophobie tranquille, correspondant à des problématiques a priori de société et de politique danoises.
 
« Le débat public danois s'est centré depuis plusieurs années, avec une intensité jusque-là inégalée, sur la question de l'altérité, révélant par là même la crise identitaire que traverse le pays : immigration, intégration, Europe, mondialisation, «valeurs danoises» (danskhed ou « danicité »), constituent les termes du discours public prédominant.
Celui-ci a fini par relever de l'injure xénophobe et du manque de respect. Les stéréotypes sont devenus, pour une part importante des milieux médiatico-politiques, la valeur absolue de la rhétorique du discours public.
La conséquence inévitable de cette effervescence du débat public a été une normalisation et une banalisation de la xénophobie pour un pan non négligeable de la société danoise au nom même du principe sacro-saint de la liberté d'expression. Dans notre société où la culture politique repose fortement sur le pragmatisme et le consensus, cette soupape populiste a principalement fonctionné pour stigmatiser les musulmans et l'islam, dont on méconnaît toute la complexité et la diversité.
(…) Les dessins n'ont pas été publiés en vue d'un véritable débat. Ils relèvent d'une entreprise de stigmatisation et de propagande xénophobe et populiste à l'encontre d'une minorité ethnique au Danemark. Le véritable enjeu est ici celui du respect de la diversité, que les sphères nationalo-populistes refusent, quitte à brandir la liberté d'expression lorsque celle-ci sert leurs intérêts. »
 
 
A la lumière de cette analyse, par ailleurs corroborée[2], il y a lieu de s’inquiéter de ce que des personnalités politiques et médiatiques d’Europe se soient emparées de ces dessins apparus sur fond de démagogie mercantile, de chauvinisme et de xénophobie insidieuse. Ou quand les « libertés » se font instrument au profit des tenants nauséabonds de la peur et du mépris. Notons que si l’affaire restait danoise, c’est avec la reprise des caricatures par un magazine chrétien de Norvège qu’elle prend une dimension continentale.
 
On peut légitimement se demander : à qui profite ce ramdam ? Quel sens tout cela a-t-il ? Sans tomber dans le délire conspirationniste, on ne peut s’empêcher de constater que les idéologues et les prêcheurs de haine de tous bords ont tiré profit de cette affaire. Sans surprise, ce sont les réacs et les bellicistes qui se frottent les mains. Les tenants de l’ordre moral, de la guerre contre l’ « islamo-terrorisme » et du « choc des civilisations ». Ainsi, les dirigeants américains qui depuis de nombreux mois en appelaient à une marginalisation diplomatique la Syrie et l’Iran, ont trouvé dans ces événements[3] une aubaine parfaite pour justifier leur lutte contre le « péril islamiste ».
 
Pareillement, en France, on a pu observer des réactions allant dans ce sens, dans la logique d’opposition Eux / Nous[4]. Et les radicaux de droite, communiant idéologiquement avec le Jyllands-Post et volant au secours de la « liberté d’expression », ont trouvé une belle occasion pour s’acoquiner tranquillement, au milieu du brouhaha, avec le verbe lepéniste :
 
« La Haine islamiste. Les caricatures représentant Mahomet ne sont qu'un prétexte justifiant l'agression contre l'Occident et les démocraties. »
Couverture de Valeurs actuelles,11-16 février 2006.
 
« En France et en Europe, il y a une règle, la liberté, tempérée par la justice en cas d'excès. (…) S'il y a excès (...) la justice est là pour trancher. Mais chez les islamistes il semble que ce soit une autre règle, la liberté tempérée par le meurtre rituel, le chantage ou l'intimidation. C'est inacceptable. (…) Il faut que nous imposions, nous la France, nous les Français, nous les hommes politiques trop souvent lâches et peureux, notre conception de la liberté. Ou la charia ou la République, mais pas les deux ». « Ce n'est pas à la France de s'adapter à l'islam, c'est à l'islam de s'adapter à la France ».[5]
Philippe de Villiers (président du Mouvement pour la France), communiqué du 4 février.
 
 
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Dans le documentaire Un racisme à peine voilé (2003), un intervenant remarquait que les débats sur le voile et la laïcité avaient « libéré » une parole d’hostilité à l’égard des musulmans. Cette parole « libérée » s’inscrit dans un contexte plus large, commun aux pays occidentaux, de précarisation sociale, de recul des droits, de méthodique destruction de l’Etat social, grâce aux politiques libérales[6]. Dans ce contexte de malaise, les musulmans font office de boucs émissaires, que l’on charge de la responsabilité de tous les maux de la société. Ce qui ne manque pas de servir les tenants de l’ordre moral et/ou de l’ultra-libéralisme. Il n’est d’ailleurs aucunement surprenant que la droite ait approuvé les caricatures, lesquelles tombent opportunément pour beaucoup.
 
Aux Etats-Unis, alors que la guerre s’enlise depuis environ 3 ans, c’est une occasion nouvelle de légitimer la lutte contre le terrorisme, seul argument politique d’une administration Bush de plus en plus indifférente au peuple américain. L’annonce du budget américain révélait la priorité des dirigeants américains : la guerre avant tout ; le reste est secondaire. La politique américaine va dans le sens du désinvestissement de l’Etat dans les affaires sociales et économiques[7]. Et ni l’Europe ni la France, en particulier, ne sont en reste. La droite au gouvernement français poursuit, avec le Contrat première embauche (CPE) actuellement en débat, sa politique basée sur le triangle : précarisation sociale (démantèlement de l’Etat social et des services publics), flicage (merci Sarkozy), instrumentalisation de la peur. Pas de bombes et pas de religion avec ce terrorisme diffus. Dans ce contexte-là, agiter la « liberté de la presse » est un moyen parfait pour cacher ses intentions réelles de restriction des libertés et d’avilissement de l’homme. Dans l’affaire, ce sont les musulmans qui trinquent. Ça commence à devenir habituel, commun ; ça commence à devenir normal.
 


[1] « C'est la xénophobie ambiante qui a donné naissance à la rhétorique du choc des civilisations », par Heidi Bojsen (professeur à l'université de Roskilde) et Johan J. Malki Jepsen (politologue à Copenhague), Libération, 9 février 2006. Lire l’article ici (reprise de Oulala.net).

 

[2] Le n°797 du Courrier International, paru le 9 février, propose un dossier sur les caricatures, au sein duquel des articles sont consacrés au contexte danois. Lire aussi « Il y a quelque chose de raciste au royaume du Danemark », Libération, 13 février 2006 : « Au-delà des caricatures de Mahomet, la xénophobie gagne le pays. Sous la pression du Parti du peuple danois, le gouvernement durcit les lois sur l’immigration et installe dans l’opinion des idées d’extrême droite. »

 

[3] Destructions d’ambassades, drapeaux brûlés, menaces de mort, boycott économique, concours de caricatures sur la Shoah, etc. A la bêtise des uns (sous prétexte de défense des libertés), répond celle des régimes liberticides, jouant de la colère de ses citoyens/sujets. Il est remarquable que les Etats-Unis n’aient pas réagi pareillement aux réactions analogues dans les pays « partenaires », tels que l’Egypte, le Pakistan ou la Turquie. Pour rappel, la Syrie et l’Iran font partie des « Etats voyous » (« rogue states ») et de l’ « Axe du Mal » mentionnés par George W. Bush en 2003.

 

[4]Lire, sur le même thème, « "Eux" et "Nous" : une fiction au service du meurtre », Mona Chollet, Périphéries.net, 20 septembre 2001.

 

[5] Dans ce même communiqué, de Villiers déclarait qu’il fallait « stopper l'islamisation de la France ». La veille (2 février), le brillant analyste déclarait que le limogeage de Jacques Lefranc, directeur de la publication de France Soir, outre qu’il « porte atteinte gravement à la liberté d’expression », constituerait « le premier acte de censure islamique dans notre pays ». On dirait du Le Pen…

 

[6] Ces quelques dernières années, ont été élus ou réélus des conservateurs, nationalistes, libéraux à travers toute l’Europe et les Etats-Unis : citons notamment la Pologne, le Danemark, l’Autriche, l’Allemagne, la France, les Etats-Unis, etc. Avec un soutien pas toujours conscient, intellectuels et mass-media ont contribué à l’accession au pouvoir de ces idéologies de droite, avec leur tapage sur les thèmes de la peur, des violences urbaines, de l’islam, du terrorisme, etc.

 

[7] Lire « Budget américain : Bush sort l'artillerie », Libération, 6 février 2006.

 

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Publié dans Réaction

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