Des caricatures RACISTES
Il ne s’agit pas ici de débattre sur l’acceptabilité (ou non) de la caricature de figures religieuses ou de déités, ou des libertés d’expression et de la presse. Bien sûr, ce sont là les raisons qui ont prédominé officiellement. Mais il ne m’appartient pas de trancher sur des questions théologique, politique, judiciaire et éthique. Je remarque néanmoins que, à ma connaissance, malgré l’ampleur de la réaction, aucun débat n’a été organisé au sujet de la responsabilité morale des journalistes, même si çà et là, quelques « grands noms » ont évoqué vaguement la question. Le propos est plus prosaïque : deux des caricatures sont foncièrement racistes. L’une d’elles représente un Mahomet aux airs de Ben Laden, en djellaba blanche et poignard en main, posé devant deux femmes voilées de tchadors noirs (comme en Iran, notamment), ne laissant voir que leurs yeux. Un autre des dessins représente Mahomet avec une bombe à la mèche allumée insérée dans son turban, et l’on se demande si elle n’est pas une excroissance de son cerveau. En somme l’islam apparaît synonyme de terrorisme, femmes voilées, polygamie, barbarie, rigorisme à l’iranienne. Dans un contexte généralisé d’islamophobie et de légitimation de la parole anti-arabe et anti-musulmane, comment ne pas penser aux immondes caricatures antisémites des années 1930 ? Hélas, nos sectateurs des nobles valeurs s’en sont fort peu indignés.
Alors que l’ « affaire » prenait de l’ampleur, les télévisions se repaissaient avec gourmandise des réactions dans le « monde musulman ». La télévision est très « friande » de musulmans ; rien de neuf. Depuis des années, elle tente de nous familiariser répétitivement avec « le » musulman. Il semble que le « musulman télévisuel » ne travaille pas, qu’il n’a rien de mieux à faire de sa journée que jeter des pierres, agiter des kalachnikov et brûler des drapeaux (américains, israéliens, et plus récemment, danois, norvégiens, français) en scandant en chœur « Allah w’akbar »… On ne saurait mieux faire pour diaboliser plus encore la religion et le milliard supposé de croyants.
Bien sûr, il y a eu des réactions, des dénonciations[1]. Mais elles sont rarement venues de nos professionnels de l’indignation, habitués à hurler avec les loups. Soyons fair-play et signalons-en tout de même quelques-uns. Elizabeth Guigou a dénoncé le caractère « franchement odieux » de l’une des caricatures, Jean Daniel leur dangerosité dans le contexte actuel. Bernard-Henri Lévy a évoqué « une certaine similarité avec les caricatures antisémites et racistes des années 1930 et 1950 »[2]. On a également pu lire dans une tribune, ces propos de Mohamed Sifaoui :
« Ce qui est dommage, et c’est là où les choses sont discutables, c’est le message véhiculé dans l’une des caricatures. Celle qui fait l’affreux amalgame entre le terrorisme porté par des fascistes intégristes et plus de 1 milliard de musulmans qui continuent de souffrir de ce terrorisme. C’est ce message, et ce message uniquement, qu’il serait injuste de propager parce qu’il stigmatise des femmes et des hommes qui souffrent du terrorisme et qui le combattent. »[3]
Mais l’écrasante majorité des personnalités politiques et médiatiques ont vu dans cette affaire avant tout – voire exclusivement – une question de « liberté d’expression » menacée. Les dénonciations du caractère raciste sont venues surtout d’associations musulmanes ou antiracistes, d’institutions et de représentants musulmans, ainsi que de forces politiques, dans tous les cas très minoritaires et/ou disposant d’une visibilité médiatique très faible. Notons néanmoins que Jean Daniel, dans un éditorial du Nouvel Observateur[4] a insisté sur la question de responsabilité morale et sur le contexte politique et social, faisant preuve d’une raisonnable et exemplaire mesure au cœur de cette « tempête médiatique » :
« A la place du directeur de journal danois, je n’aurais certainement pas quant à moi, publié ces caricatures. J’aurais su que j’avais le droit de le faire. J’aurais affirmé que je tenais à ce droit. Mais je ne l’aurais pas fait. Et cela tout simplement parce que, dans cet univers si prompt à l’embrasement, la moindre étincelle déclenche une conflagration où les pires fanatismes trouvent leur compte.
(…) Une caricature comme celle du journal danois, mettant dans le turban du Prophète la mèche d’une bombe et rendant ainsi l’islam directement responsable du terrorisme, ne pouvait que mettre le feu aux poudres. Surtout, elle ne pouvait éviter de réunir fondamentalistes et modernistes en un même combat. N’était-ce pas l’objectif recherché ? »
Mais revenons aux origines de l’ « affaire » pour voir combien, dès le début, « la liberté de la presse » n’a été qu’un prétexte dans un contexte raciste. Voilà aussi pourquoi d’avoir repris ces caricatures n’honore pas vraiment les médias français.
[1] Les curieux pourront lire diverses réactions, compilées sur cette page du site du Nouvel Observateur.
[2] Ceci dit, BHL nous aura resservi le sempiternel thème de la défense des valeurs occidentales « en pleine intifada mondiale », du soutien nécessaire aux musulmans modérés : « Face à ce triangle en marche, face à cette formidable machine de haine et de mort, face à cette 'bombe atomique morale', nous n'avons pas d'autre solution que d'opposer un autre triangle, un triangle de vie et de raison qui, plus que jamais, doit unir les Etats-Unis, l'Europe et Israël dans le rejet de tout choc de civilisations tel que le souhaitent les extrémistes du monde arabo-musulman et eux seulement ». (Tribune intitulée « Moral atomic bomb », publiée dans le Wall Street Journal du jeudi 9 février) Si la Confrérie des intellos de salon réacs a des désaccords, ce ne sont que des désaccords de surface.
[3] Marianne, 11-17 février 2006, p. 37.
[4] « Jouer avec le fanatisme », op. cit.